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Dans Winter is Coming, l’historien William Blanc décortique à travers plusieurs œuvres, dont la saga de George Martin (1), un genre influencé dès sa naissance au XIXe siècle par la politique… et qui l’influence à son tour, nous explique-t-il.

Avant même que la fantasy existe, vous parlez dans votre livre d’un genre littéraire préexistant. Au début du XIXe siècle, le médiévalisme, qui déjà critiquait les conséquences de la révolution industrielle. Quelles en sont les figures ?

William Blanc : Il y a bien sûr William Morris, mais il hérite d’une tradition anglaise. Le roman gothique, avec Walter Scott (Ivanhoé) est né au XVIIIe siècle, au moment de la première révolution industrielle. Mais la génération de Morris vit en pleine époque victorienne, dans un développement industriel inédit, et réagit vivement. William Morris bataillera avec des auteurs comme Alfred Tennyson, qui a une vision très conservatrice du mythe arthurien. Si Camelot est tombé, c’est de la faute de Guenièvre, dit-il. C’est très misogyne, on sent le poids du péché originel. Morris prend la défense de la reine dans un poème, The Defence of Guenevere (1857).

À l’origine, il est pourtant conservateur.

William Blanc : Pour le public français, on peut le comparer à Victor Hugo, lui aussi venu de la droite, qui va finir très à gauche (Morris plus que Hugo). Il y a des similitudes entre les deux hommes, grands défenseurs du patrimoine (pour « arrêter le marteau qui mutilait la face du pays », écrivait Hugo – NDLR). Mais Morris en outre dessinait, conceptualisait, s’intéressait aux arts décoratifs… Retrouver le Moyen Âge passait pour lui par la redécouverte des légendes médiévales et la diffusion du beau, notamment le travail artisanal, à rebours du travail répétitif en usine. Il décrit longuement le travail des artisans dans son œuvre. Il poursuit cet objectif de diffusion du beau en rééditant des légendes modernisées pour faire accéder le plus grand nombre à la beauté, dans des éditions (il a créé sa propre maison, Kelmscott Press) avec des enluminures, de magnifiques gravures…

Cela a marqué l’édition de la fantasy : aujourd’hui toutes les belles éditions comprennent des gravures, des enluminures.

William Blanc : C’est vrai que les éditeurs de fantasy insistent souvent sur l’illustration, la mise en page… Il a réussi sur ce point : il avait, comme J. R. R. Tolkien (Bilbo le Hobbit, 1937, le Seigneur des anneaux, 1954), l’amour de l’objet livre. Objet d’art, de beauté, qui permet d’oublier un moment la réalité, la grisaille du quotidien.

Cette évasion que propose la fantasy s’est-elle construite en opposition au roman naturaliste ?

William Blanc : C’est très fort chez William Morris. Pour lui, la littérature devait élever les gens, pas les replonger dans leurs problèmes. Ce qui ne veut pas dire fuir la réalité. Ce n’est pas du bovarysme. C’est justement parce qu’on a conscience de la réalité qu’on aspire à autre chose. Tolkien a bien décrit cela dans son essai sur le conte de fées (Du conte de fées, 1937)…

Certains auteurs avaient à côté de leur carrière littéraire une activité politique. Dans la première, ils magnifiaient le communisme primitif, les sociétés d’entraide. Par la deuxième, ils voulaient changer le monde. Faisaient-ils de la propagande ?

William Blanc : William Morris a commencé à écrire au moment où il a commencé à militer chez les socialistes, où il était très respecté : il assiste au congrès fondateur de la IIe Internationale, fonde la Socialist League (avec Eleanor Marx et le soutien de Friedrich Engels – NDLR). Pourtant il ne faisait pas passer de messages de manière explicite : dans ses textes, il y a des rois et des reines, on peut se dire que ça n’est pas très socialiste… Il voulait juste donner la possibilité aux gens de rêver un autre monde. Ça fait partie d’un projet socialiste, mais ce ne sont pas des textes politiques pour imposer la ligne du parti. Il a réussi à articuler cet aspect avec son engagement politique, pour lequel il a écrit des discours très militants, des critiques très virulentes de la société industrielle. Mais ce n’est pas un artiste organique.

Et pourtant il a planté des graines contestataires, y compris chez ses successeurs conservateurs.

William Blanc : Même chez C. S. Lewis (les Chroniques de Narnia, 1950), qui était plus ouvertement politique que son ami et collègue Tolkien. Lewis était un propagandiste chrétien, et pourtant un admirateur de Morris… comme Clement Attlee, alors premier ministre travailliste du Royaume-Uni. Morris a marqué les deux bords de la politique anglaise.

Est-ce parce qu’il porte une forme de critique de la société industrielle partagée par tous ?

William Blanc : Avec des différences. Morris pense à construire une société socialiste qui sera connectée avec la nature. Chez Tolkien, en bon conservateur, le désespoir prédomine. Il se dit que, quelque part, la machine a gagné.

Il est surtout, lui, durement marqué par la Première Guerre mondiale.

William Blanc : Évidemment. Il a vu l’abjection industrielle de très près, ça l’a marqué. C’est un homme de son époque. William Morris place un espoir peut-être un peu naïf dans le futur. J. R. R. Tolkien, lui, fait partie d’une génération fauchée par la guerre, il a perdu des amis sur le front de la Somme… Mais il croit en des solutions morales, pas politiques : il l’écrit dans ses lettres (à son fils Christopher, engagé dans la Royal Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale – NDLR). Il recherche la connexion avec Dieu, et rejette la modernité.

Tolkien n’est pas le seul.

William Blanc : Non. George Orwell par exemple, qui appréciait aussi C. S. Lewis, voit dans la modernité se profiler la dictature stalinienne ou nazie. Tous ces gens se retrouvent sur un point : l’industrie, le scientisme, ne sont pas le progrès. Ils citent Rabelais à leur manière : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » D’où leur envie, leur besoin de faire un pas de côté.

Certains auteurs, comme Tolkien, se défendaient de faire de la politique, mais ils ont inspiré des mouvements politiques, environnementaux surtout. Quelle influence ont-ils eue ?

William Blanc : E. P. Thompson, dont on ne peut pas dire qu’il était neutre (socialiste marxiste britannique, militant pacifiste, spécialiste de l’histoire sociale – NDLR, a écrit une énorme biographie de Morris : From Romantic to Revolutionnary (Du romantique au révolutionnaire). Il cite Morris et Tolkien lorsqu’il écrit des articles contre la prolifération nucléaire dans les années 1980. Des gens de Greenpeace le feront aussi. Ils ont ces références et en font clairement un usage politique. Dans le livre, on publie une photo (une banderole « Winter is not Coming » lors de la marche bruxelloise pour le climat du 15 mars 2019 – NDLR), mais il en existe des dizaines partout dans le monde. Ça fait partie de l’arsenal imaginaire des militants pour le climat.

Il y a des différences d’appréciation entre auteurs sur la portée politique de leurs œuvres. Dans le magazine Rolling Stone, en avril 2014, George Martin s’interroge sur la naïveté politique de Tolkien, dans le Retour du roi : « Dans la vraie vie, les rois réels font face à des problèmes réels. Être simplement un homme bon n’est pas la solution. Vous devez prendre des décisions difficiles, très difficiles. » Martin a-t-il ultrapolitisé le genre ?

William Blanc : Le genre a toujours été politique, même si Tolkien et Lewis jugeaient que non. Mais, dans les années 1960, avec Michael Moorcock et sa fable anticolonialiste (le cycle d’Elric, 1961), ou Ursula Le Guin (le cycle de Terremer, 1964), il l’était encore plus. Martin, c’est l’aboutissement. Si ce n’est qu’il est très critique sur cette contre-culture devenue trop commerciale, avec l’explosion des jeux vidéo, des jeux de rôle. Ce n’est pas tant Tolkien que Martin attaque, mais ses imitateurs qui ont voulu capter un public.

Un marché ?

William Blanc : Oui, il y a un marché. Il en parle dans Armaggedon Rag, un roman déroutant sorti en 1983, qui suit un groupe de rock, les Nazgûl, qui veut bousculer l’Amérique des années Reagan. Le livre a fait un flop, mais les gens devraient le relire, parce qu’il y a déjà tout Game of Thrones (GOT) dedans. La fantasy ce devrait être ça, une espèce de cri de rage. Pas un prétexte commercial, un vrai genre politique.

Mais parfois, on prête parfois à l’auteur des intentions qu’il n’a pas. C’est le cas pour la série Game of thrones ?

William Blanc : Tout le monde a dit : « C’est une fable sur le réchauffement climatique. » Mais Martin n’avait pas prévu ça. Ça l’est devenu, parce que les téléspectateurs l’ont voulu.

Au début, notamment sur les sites d’extrême droite, on expliquait que le Mur devait contenir l’immigration venue du Nord. L’explication climatique est préférable, non ?

William Blanc : Oui, mais on ne peut pas empêcher d’autres interprétations. Umberto Eco disait qu’un texte est « une machine paresseuse qui exige du lecteur » qu’il remplisse « les espaces de non-dit » (in Lector in fabula, 1985). L’extrême droite a essayé d’utiliser Tolkien dès les années 1970. En Italie, elle fait sa refondation – pour partie – dans des « campo Hobbit ». Des gens qui aujourd’hui sont au pouvoir ont été formés là-dedans, des gens qui fantasmaient un Moyen Âge où la force des chevaliers prévalait. Ils ont réinterprété Tolkien, qui pour sa part détestait la guerre et le fascisme. Ils peuvent prendre des bouts, mais si on regarde la filiation de la fantasy, on n’est pas dans cette famille politique. C’est une critique de la force brute, de l’excès de pouvoir, de l’excès d’argent : quand à la fin du Retour du roi, les Hobbits reviennent dans la Comté, Saroumane, déguisé, a pris le pouvoir sous le nom du « Boss », le patron. Certes, c’est une critique de la modernité, mais une critique humaniste. C’est le dénominateur commun de tous les auteurs.

Ils ne placent pourtant pas tous le curseur au même niveau. L’horizon du Westeros de Martin a l’air (même si on ne connaît ni la fin de la série, ni celle de la saga littéraire, qui a priori seront différentes) plus bouché que ne l’était celui des héros de Morris ou Tolkien.

William Blanc : Il y a une différence de contexte. Quand Morris écrit, à la fin du XIXe siècle, chez les socialistes, l’espoir de la révolution existe. Aujourd’hui, la crise écologique nous impose un autre rapport au temps. Jeter l’anneau dans le feu ne suffit plus, il faudra un processus long, complexe, pour passer d’un processus capitaliste durablement installé à autre chose. Ça va être dur, on va souffrir à Westeros ! Pour illustrer cette complexité – outre le coriace « jeu » des trônes – le danger réel est invisible. Dans les romans, on ne voit pas les « marcheurs blancs ». Chez Tolkien, les monstres sont identifiés, les Orcs, Sauron, les Nazgûl… Chez Martin, puisque les « marcheurs blancs » sont loin, qui sont les monstres ? C’est nous tous. Les humains. Héros compris. Regardez la façon dont évolue Arya Stark…

Il y a un brouillage entre le bien et le mal : l’ennemi n’est pas identifié, et les héros sommés de coopérer. C’est impensable dans le monde réel : on imagine mal Trump, Macron, Poutine, s’allier pour travailler à réduire le réchauffement climatique.

William Blanc : Si les téléspectateurs ont pensé que GOT était une fable sur ce sujet, c’est bien qu’il y a un défaut de politique. Game of Thrones est devenu un outil pour contrer les climatosceptiques, sans leur répondre directement peut-être, mais au niveau mondial : c’est tellement populaire, dans les pays industrialisés (ceux qui ont les leviers pour agir – NDLR) et les grandes puissances, y compris l’Inde ou la Chine…

(1) Sa saga A Song of Ice and Fire, publiée à partir de 1996, a été adaptée sous le titre Game of thrones ​​​​​​​à la télévision. La diffusion de la huitième saison a débuté le 15 avril.

IMAGINAIRES POLITIQUES, POLITIQUES IMAGINAIRES

William Blanc, historien à qui l’on doit un pavé sur la geste arthurienne (le Roi Arthur, un mythe contemporain), a changé de format pour mieux « accrocher », dit-il, le lecteur néophyte. C’est donc un petit livre, d’à peine 80 pages, plus une cinquantaine de pages « bonus », qui explore l’écologie des dragons, la métaphore de l’hiver dans la fantasy, etc., ou une bibliographie plus complète sur les sujets traités. Il est organisé comme une série télévisée, en « saisons », et on y croise Engels, Miyazaki, Led Zeppelin ou Superman. Winter Is Coming, William Blanc. Éditions Libertalia, 140 pages, 8 euros

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