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Le président de l’Assemblée nationale veut s’arroger le pouvoir exécutif avec l’accord des États-Unis et des gouvernements de droite du continent. L’armée réitère son soutien au président socialiste Nicolas Maduro. Le pire n’est pas à exclure.

Comment un illustre inconnu de la scène internationale peut-il jouir d’une telle reconnaissance mondiale, quelques instants seulement après s’être autoproclamé président du Venezuela ? Les historiens et politologues pourront plancher des heures durant sur les événements qui se déroulent dans la puissance pétrolière, en argumentant, s’il le faut, qu’un coup d’État suppose un recours à la violence. Ils seront alors bien en peine d’expliquer les soubresauts que connaît l’Amérique latine depuis les putschs au Honduras, au Paraguay, au Brésil et désormais au Venezuela. Quant au scénario du pire, il n’est pas à exclure après cette journée du 23 janvier où le président de l’Assemblée nationale, Juan Guaido, s’est auto-investi chef de l’État « en exercice » de la manière la plus illégale.

Personne ne peut croire que l’opposition de droite, pourtant morcelée, puisse s’adjuger le pouvoir d’un claquement de doigts sans le soutien de Washington ? Certes, elle manifestait ce jour-là en masse, tout comme les dizaines de milliers de partisans du président socialiste Nicolas Maduro, à l’occasion de l’anniversaire de la chute de la dictature de Perez Jimenez en 1958. Le tempo parle de lui-même.

Quatre petites minutes seulement après les déclarations de Juan Guaido annonçant la constitution d’un gouvernement intérimaire, les États-Unis s’empressaient de le désigner comme le président « légitime ». Trois minutes plus tard, c’était au tour de Luis Almagro, le secrétaire général de l’Organisation des États Américains – organisme créé sur mesure pour défendre les intérêts de la puissance états-unienne dans la région –, d’apporter sa bénédiction. On rappellera ici que l’Uruguayen a été exclu de sa formation politique, le Front large (centre gauche), en raison de ses attaques répétées contre la souveraineté vénézuélienne. Puis, Mike Pompeo, le secrétaire d’État, et Donald Trump en personne ont donné le ton en exigeant de Nicolas Maduro qu’il abandonne son siège au nom de la « démocratie ».

Les lignes rouges ont été franchies

Dans une Amérique latine, portée désormais par une vague réactionnaire, les exécutifs de droite – Brésil, Chili, Argentine, Paraguay, Équateur, Guatemala – se sont aussitôt alignés. À vrai dire, sans grande surprise. Quant à l’Union européenne, le président du Conseil, Donald Tusk, a plaidé pour que « toute l’Europe » soit unie «  en soutien aux forces démocratiques ». « Contrairement à Maduro, l’Assemblée parlementaire y compris Juan Guaido ont un mandat démocratique des citoyens vénézuéliens », a-t-il tweeté. Bruxelles emboîte ainsi le pas à la déclaration de guerre prononcée le 4 janvier par le groupe de Lima (Argentine, Brésil, Canada, Chili, Colombie, Costa Rica, Guatemala, Honduras, Mexique, Panama, Paraguay, Pérou), qui, réuni dans la capitale péruvienne, a annoncé qu’il ne reconnaîtra pas le nouveau mandat de Nicolas Maduro dont l’investiture a eu lieu le 10 janvier. Cette structure à laquelle n’appartiennent pas les États-Unis, mais qui y participaient par vidéoconférence, a accordé sa « pleine reconnaissance à l’Assemblée nationale élue, le 6 décembre 2015 ». Impressionnant hasard du calendrier, Juan Guaido était investi le lendemain président de l’Assemblée nationale, majoritairement dominée par la Mesa unidad democratica (MUD), une coalition hétéroclite de partis de droite qui a explosé en vol en raison de divisions internes sur la stratégie à adopter pour déloger le Parti socialiste uni du Venezuela (Psuv) du pouvoir. Qu’importe si ce parlement a été déclaré en outrage en mars 2017 pour avoir outrepassé les pouvoirs judiciaires et électoraux qui lui sommaient de procéder à de nouveaux scrutins à la suite de l’élection frauduleuse de trois députés. Fort de la déclaration du groupe de Lima, qui a exigé de Nicolas Maduro qu’il « transfère le pouvoir exécutif à l’Assemblée nationale », Juan Guaido a demandé à l’armée de se ranger de son côté, allant désormais jusqu’à offrir une amnistie à d’éventuels rebelles.

Depuis Paris, Emmanuel Macron y est allé de son couplet. « Après l’élection illégitime de Nicolas Maduro en mai 2018, l’Europe soutient la restauration de la démocratie », a-t-il tweeté en espagnol et en français. On peine à croire que le Quai d’Orsay ne soit pas au fait des événements depuis 2017, à la suite des violences meurtrières initiées par la MUD. Ce triste épisode avait ouvert la voie à un processus de dialogue entre l’opposition et l’exécutif chaviste afin de trouver une solution pacifique à la crise politique et économique. Plus de 150 réunions officielles et secrètes ont eu lieu. Grâce à la médiation du président dominicain, Danilo Medina, et de l’ex-premier ministre espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, un pré-accord incluant une élection présidentielle a été trouvé en décembre 2017. Tout était fin prêt pour la signature, jusqu’à ce que Julio Borges, l’ancien président de droite de l’Assemblée nationale, fasse marche arrière sur pression du secrétaire d’État américain (limogé depuis), Rex Tillerson, qui entreprenait une tournée en Amérique latine. L’ancien chargé d’affaires de l’ambassade des États-Unis à Caracas, Todd Robinson, a, quant à lui, exigé d’Henry Ramos Allup, l’un des pré-candidats de la droite à l’élection présidentielle du 20 mai 2018, de ne pas se présenter afin d’en discréditer l’issue.

En dépit de ces injonctions, trois formations de l’opposition ont concouru au scrutin, au cours duquel 46,07 % des électeurs se sont prononcés. Cette faible participation – qui n’est pas étrangère non plus à l’exaspération populaire consécutive à une économie en lambeaux et à une hyperinflation horrifiante – justifie-t-elle pour autant de renverser Nicolas Maduro, qui a obtenu plus de 60 % des voix, soit 30,45 % des inscrits ? Les chancelleries devraient y réfléchir à deux fois. Car, pour mémoire, le très droitier président chilien, Sebastian Piñera, a été élu avec 26,5 % des inscrits ; son voisin argentin Mauricio Macri, avec 26,8 %, et le chef de la Maison-Blanche avec 27,20 %. Quant à Emmanuel Macron, ses 18,19 % du premier tour ne lui permettent guère de fanfaronner.

Si on excepte quelques déclarations de bonne intention de l’ONU, la diplomatie semble se prendre les pieds dans la stratégie interventionniste de Washington. Depuis 1999, date de l’accession d’Hugo Chavez au pouvoir, elle a multiplié les entreprises de déstabilisation au Venezuela, pays aux insondables richesses naturelles. Mercredi, les lignes rouges ont été franchies. Le président élu Nicolas Maduro a ordonné aux diplomates états-uniens de quitter le sol vénézuélien. En vain, « les États-Unis ne reconnaissent pas le régime de Maduro (...) (Ils) ne considèrent pas que l’ancien président Nicolas Maduro a l’autorité légale pour rompre les relations diplomatiques », a rétorqué le département d’État qui entend gérer leurs relations « par le biais du gouvernement du président par intérim Guaido ».

« Jamais nous ne trahirons la volonté du peuple. Nous ratifions notre absolue loyauté à la Constitution et à notre commandant en chef, Nicolas Maduro ! » a assuré le commandant général de l’armée bolivarienne, Jesus Suarez Chourio.

Outre la Chine ou encore la Russie, le dirigeant socialiste a reçu le soutien régional de la Bolivie, du Nicaragua, de Cuba, de l’Uruguay, ainsi que du Mexique qui avait déjà refusé de signer la déclaration commune du groupe de Lima au nom de la non-ingérence dans les affaires internes d’un pays tiers. « La dualité de pouvoirs, intentionnelle et, il va sans dire, bien méditée (...) est un chemin direct au chaos et à la destruction des ciments de l’État vénézuélien », a déclaré Moscou, en condamnant « ceux qui poussent la société à l’abîme d’un conflit sanglant ».

Depuis Davos, Patrick Pouyanné, le patron du géant pétrolier français Total, présent depuis un demi-siècle sur le territoire vénézuélien, a, quant à lui, estimé que les événements à l’œuvre étaient « probablement une très bonne nouvelle pour le peuple vénézuélien », sous couvert d’évoquer la « sécurité de (son) personnel (...) le difficile accès à l’eau, à l’électricité »...

Cathy Dos Santos, l'Humanité
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