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Le musée d’Orsay présente une exposition magistrale des œuvres de jeunesse de l’artiste réalisées entre ses 18 et 24 ans. L’Hôtel Salé, lui, s’intéresse à la réception critique et au devenir de certains de ses chefs-d’œuvre, parfois inédits.

Ce jour-là, au musée d’Orsay, l’excitation est à son apogée pour la centaine d’experts qui, depuis quatre ans, travaillent à la collecte des 80 toiles, 150 dessins, 24 estampes, 11 sculptures et 5 carnets destinés à y être montrés dans le cadre de l’exposition « Picasso. Bleu et rose ». La Vie est enfin arrivée de Cleveland (États-Unis) et son déballage est un choc ! « C’est l’œuvre qui m’a le plus bouleversé. J’étais au comble de l’émotion lorsque je l’ai vue en vrai, d’autant plus impressionnante qu’elle était à taille humaine », nous confie Laurent Le Bon, directeur du Musée national Picasso-Paris et commissaire général de l’exposition (avec Claire Bernardi, Stéphanie Molins, Emilia Philippot).

Nombre des chefs-d’œuvre du maître, tel celui-ci, ne voyagent guère, disséminés, selon les engouements de l’époque et les caprices du CAC 40, dans des musées qui les ont acquis au temps où ils avaient encore de quoi s’acheter une toile de maître ou chez des particuliers, si discrets sur leurs possessions qu’ils sont difficiles à localiser !

Réalisé en 1903, alors que Picasso n’a que 21 ans, ce tableau très bleu est dérangeant. Ses esquisses préparatoires et sa radiographie montrent qu’il a d’abord représenté, sous le titre Derniers Moments, un autoportrait de Picasso en son atelier, entre un modèle nu et une toile de femmes enlacées avec, entre les deux, un homme-oiseau, de la plus belle veine symboliste. La version définitive du tableau, dans lequel Picasso a installé, à sa place, son grand ami suicidé par amour Carlos Casagemas (1880-1901), protégé par une femme et accompagné d’une mère avec enfant, d’un couple enlacé et d’une femme cadavérique, apparaît comme une allégorie du cycle de la vie, mais un cycle morbide qui reste à jamais énigmatique, objet de toutes sortes d’interprétations. Ce tableau historique n’a d’ailleurs été montré pour la première fois au public qu’en 1937. Puis, acquis par le Rhode Island Museum, il a vite été revendu au musée de Cleveland, dans l’Ohio.

Ce qu’on connaît, après coup, de l’idéal politique de Picasso, fils de professeur de dessin, expliquerait-il le tragique de sa palette, qui vire vite au noir lorsqu’il débarque à Barcelone et à Paris pour se mesurer à la grande peinture ? Il vit, certes, entouré des représentations du Greco, s’éclaire à la lampe à pétrole. L’époque n’est pas à la franche rigolade auprès des anarchistes, dans la bohème, à tirer le diable par la queue dans des cabarets qui ont pour nom le Néant, l’Enfer, la Fin du monde. Les galeristes ne se précipitent pas, les collectionneurs restent sceptiques devant des compositions aussi sombres.

Car bientôt, un bleu polychrome, qui épouse si bien le déformé, le maladif, le putride, prend le pouvoir dans sa peinture par « nécessité intérieure », confie-t-il après le suicide de son grand ami Carlos Casagemas, arrivé avec lui à Paris, et la disparition de ses peintres vénérés : Gauguin, Toulouse-Lautrec, Cézanne.

Picasso représente ce qui l’entoure : les corps exsangues et souffreteux des mendiants, des alcooliques, la mélancolie des catins recluses, des pierreuses de trottoir et des buveuses d’absinthe. Il est travaillé par la souffrance du peuple, sans pour autant dresser une critique de la société.

Bien sûr, il manifeste un engagement social lorsque, brossant son autoportrait en 1900, il le légende Peintre de la misère humaine, avant, en 1902, de montrer une mère disant : « Mais mes enfants ont faim ! » à un homme qui l’apostrophe sur Dieu et l’art. Mais, ce qui l’obsède, et on le voit bien dans la Vie, c’est comment faire comprendre, par son art, la condition humaine prise dans le fracas du monde. Les critiques, pourtant conquis par la formidable expressivité de ses personnages, mais déstabilisés par ses changements de technique, entre couches épaisses, légères ou frottis dilués selon le sujet traité, lui reprochent d’être néoromantique, misérabiliste, alors que, poète parmi les poètes (il passe sa vie avec Max Jacob et Apollinaire), sa peinture si existentielle se sent à l’aise avec la profondeur de leur vision.

Un rose pulmonaire

Bientôt, un soupçon de rose apparaît sur les joues d’une maquerelle ; Fernande entre dans sa vie ; la magie saltimbanque le scotche au cirque Medrano ; l’ambiance fêtarde du Bateau-Lavoir fait le reste, ainsi que Léo et Gertrude Stein qui, le collectionnant, lui permettent de vivre plus dignement. Les chairs s’éclairent, la terracotta arrive dans cette palette de roses et, avec elle, la modernité esquissée dans le village pyrénéen de Gosol, où il crée tant à l’été 1906. Tout est prêt pour l’expérimentation cubiste, mais tout n’est pas noir et blanc. L’ami Apollinaire ne s’y trompe pas, qui parle « d’un rose pulmonaire, violâtre, qu’ont aux joues certaines jeunes filles fraîches, mais près de la mort ».

Pourtant, l’oxygène revient, on respire mieux. Les Arlequin, les jeunes cavaliers, les Deux Frères, le Meneur de cheval nu, l’Acrobate à la boule sont l’apothéose de cette exposition miracle qui a fait venir de Moscou, Hiroshima, Detroit, Berlin, Göteborg, Buffalo ou Liège… les pièces maîtresses de cette période de jeunesse. Il n’y manque guère que l’Acteur et le Garçon à la pipe, dont les radars du marché de l’art ont étonnamment perdu la trace.

La dernière salle annonce les Demoiselles d’Avignon avec ses nus aux mains jointes ou se coiffant, aux courbes déjà très cubistes. De quoi régaler le public qui a toujours adoré les toiles de jeunesse de l’artiste espagnol. De quoi permettre aux historiens de les réévaluer, eux qui les ont souvent négligées…

La fabrication des chefs d’œuvre

Au Musée national Picasso-Paris, une exposition plus modeste, mais pas moins intéressante, titrée « Picasso. Chef d’œuvre ! » (commissaires Coline Zellal et Émilie Bouvard) s’attache à recontextualiser la production du peintre en s’intéressant à la réception critique de ses œuvres, à la fabrication de ses icônes. La scénographie chronologique très efficace d’Orsay laisse là place à une grande inventivité aux accents ludiques.

Parmi les quatorze séquences présentées, on découvre Science et Charité, conservée par le Musée Picasso-Barcelona et montrée pour la première fois à Paris. Picasso a 16 ans. Il peint une scène montrant une jeune fille qui reçoit la visite de son père dans son lit d’hôpital. Il s’inspire du décès, en 1895, de sa sœur Conchita. Ce tableau poignant, qu’il a gardé auprès de lui toute sa vie, reçoit déjà à l’époque la médaille d’or de l’exposition provinciale de Malaga.

Autre exemple, les Baigneuses, réunies pour la première fois grâce au musée de Lyon et à la Fondation Peggy-Guggenheim. Le public apprend que si ces trois figures monumentales sont si inquiétantes, c’est qu’elles ont été peintes après que Malaga, la ville natale de l’artiste, a été bombardée, le 8 février 1937, par les troupes nationalistes.

Autre découverte : exposée en 1939 avec Guernica au Moma de New York, la Danse, inquiétante ronde qui fait écho à la mort d’un ami cher, et qui est restée longtemps la propriété de Picasso, est devenue LE joyau de la Tate Britain. Autre exemple, le scandale, mais pas traité sur ce mode, de la mauvaise réception des fameuses Demoiselles d’Avignon, acte de naissance du cubisme qui avait fait dire alors à Georges Braque, son ami : « Ta peinture, c’est comme si tu voulais nous faire manger de l’étoupe ou boire du pétrole. » Entrées dans les collections du Moma, elles sont érigées en chefs-d’œuvre et ne voyagent plus. À méditer… 

« Picasso. Bleu et rose », jusqu’au 6 janvier, musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris 7e. www.musee-orsay.fr Catalogue coédition musée d’Orsay/Hazan, 350 pages, 45 euros. « Picasso. Chefs-d’œuvre » Jusqu’au 13 janvier, au Musée national Picasso-Paris, 5, rue de Thorigny, Paris 3e. www.museepicassoparis.fr Catalogue coédition Musée national Picasso/Gallimard, 320 pages, 39 euros.

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Magali Jauffret


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